Le Journal des Finances nous gratifie d'une lettre ouverte sur son blog, lettre écrite par Georges Valence, Head Of Equity Derivatives Operations Projects à Paris à en croire LinkedIn. En français c'est Chef de Projets en Opérations de Produits Dérivés. En français plus clair, un gestionnaire de fonds spéculatifs. En un mot, un boursicoteur.

Notre chef de projets expose trois questions dans sa lettre ouverte qu'il adresse à Xavier Niels, fondateur, vice-président, directeur délégué à la stratégie et accessoirement actionnaire majoritaire par plus des deux tiers des titres de son entreprise, la bien nommé Iliad, questions que voici :

1) La première concerne votre tactique à l'égard du marché et de vos concurrents. Se positionner en Robin des bois défenseur du consommateur et de l'internaute était habile pour une entreprise qui devait se faire une place au soleil et n'avait pas les moyens de mener une politique de communication classique face à un géant comme Orange. Mais maintenant qu'Iliad est bien installé sur le marché, pourquoi poursuivre sur ce ton ? Pourquoi traiter votre concurrent de « délinquant multirécidiviste » ? Cette posture plaît peut-être à tel jeune internaute qui croit faire la révolution lorsqu'il surfe sur Free plutôt que sur l'« oligopole » Orange, mais cela inquiète l'actionnaire qui sait que l'installation d'un réseau de fibres optiques passera par un arrangement avec le principal opérateur. Cette gestion plus médiatique que stratégique finira par avoir une incidence sur le coût des investissements.

En gros, Georges Valence se pose la question de savoir pourquoi Xavier Niels s'entête à taper sur la tête du mastodonte France Télécom quand il pourrait pactiser et installer rapidement son réseau de fibres optiques. Avec un petit effort, il serait possible de passer en phase de production à court terme et engendrer des profits immédiats. Les consommateurs ? Ben ils s'adapteront et tant pis s'ils doivent payer plus cher leur abonnement à Internet. De toutes les façons y a pas grand risque : ils sont captifs. Pitoyable !

Iliad a une stratégie diamétralement opposée à ses concurrents en souhaitant installer un réseau de fibres points à points (en clair : un accès privatif par abonné entre le nœud de raccordement optique et le local de l'abonné) et en installant systématiquement deux fibres, dont une non exploitée. L'idée est de pouvoir ensuite louer son réseau à d'autres opérateurs - là où se trouvent les moyens financiers - sans que ce soit au détriment du consommateur. Mieux, Iliad annonce, via sa fondation d'entreprise, son intention de proposer un accès social gratuit aux habitants d'un immeuble qu'il a fibré (entendre : un accès moyen débit limité au surf et au mail, une ligne téléphonique où on peut recevoir des appels et appeler les services d'urgence et les services sociaux ainsi qu'un accès aux chaines de la TNT). Bref, aussi de la technologie citoyenne en plus de la technologie commerciale.

2) Des coûts qui s'annoncent déjà sévères : 2 milliards au moins. « Ce sont les cerveaux qui produisent l'innovation, pas le carnet de chèques », vient de déclarer votre directeur général, Maxime Lombardini. Le propos est altier, mais, maintenant que dans l'ADSL les concurrents ont rattrapé leur retard initial sur Free, toute nouvelle innovation coûtera de plus en plus cher. En avez-vous les moyens ? Le cash-flow généré par l'ADSL, suffira-t-il à financer les deux réseaux des fibres optiques et du mobile ? D'autant que la stratégie commerciale agressive que vous entendez appliquer dans le téléphone mobile commencera par détruire de la valeur. En un mot, les forfaits low cost vous permettront-ils d'échapper à la malédiction qui semble frapper, chez nos voisins, le 4e entrant dans la téléphonie mobile ? Les secousses à la baisse qui frappent votre cours chaque fois que vous paraissez assuré d'obtenir cette quatrième licence révèlent bien les inquiétudes financières de vos actionnaires.

Là on passe un cran au dessus en agitant des contres vérités. D'abord parce que les concurrents n'ont pas encore rattrapé leur retard initial sur Free. Ils se sont contentés de copier et attendent encore la suite des événements pour avancer. On notera en attendant que Free propose le plus de destinations incluses dans le forfait mensuel, l'offre de télévision la plus riche, et le forfait le plus simple : prix unique tout compris. Sans compter des services innovants : TV Perso, Télé Site, service de télécopie (entrant et sortant) et bientôt des jeux. J'en oublie. Pour des concurrents sensés avoir rattrapé Free, on est loin du compte.

Ensuite, Iliad n'entend pas investir uniquement avec son cash-flow dans les réseaux de fibre et les réseaux mobiles. Iliad a des partenaires financiers solides grâce a une stratégie qui sait convaincre. Parlant de mobile, Georges Valence parle de détruire de la valeur. Mais quelle valeur ? Iliad n'a rien a détruire dans le mobile puisqu'il n'y ait pas encore implanté. Au mieux, il s'agit de faire perdre quelques points, provisoirement au cours de l'action. Ce qu'on appelle de l'investissement, quoi. Il a au contraire tout à construire et mon petit doigt me dit que Xavier Niels saura insuffler la bonne idée pour déployer rapidement un réseau GSM suffisamment dense pour pouvoir utiliser librement le réseau de ses concurrents, développer son réseau propre en huit ans. Pour faire court : l'appel à candidature auquel postule Iliad prévoit que le nouvel opérateur devra couvrir au moins 25% de la population française en 3G, d’ici 2 ans (et 80% d’ici 8 ans) en contrepartie de quoi le nouvel entrant aura un « droit à l’itinérance » sur l’un des trois réseaux GSM déjà existants (Orange, SFR ou Bouygues Telecom) les six premières années, ceci afin de faciliter son entrée sur le marché tout en lui laissant le temps de pleinement déployer son réseau (intégralité du texte ici). Avec un peu d'imagination, je vois bien une Freebox embarquant une puce 3G permettant d'atteindre en un temps record les 25% de population à couvrir. Une seule Freebox dans un immeuble et c'est l'immeuble entier qui est couvert. Et avec des niveaux de radiations électriques moins fortes que le Wifi. Bref, si il y a destruction de valeurs, ce sera chez les trois autres opérateurs en place qui font actuellement des marges sur leurs produits dignes de l'industrie du luxe.

3) D'autant qu'ils ne comprennent pas toujours le soin que vous mettez à conserver deux tiers du capital d'Iliad. N'y a-t-il pas une contradiction entre vos grandes ambitions de développement et cette frilosité capitalistique ? La taille de l'entreprise ne risque-t-elle pas de peser sur sa croissance ? En clair, comment voyez-vous Iliad dans cinq ans ? Toujours seul ou marié avec un groupe du secteur ? D'ailleurs écartez-vous à jamais une association avec Bouygues Télécom ?

Cerise sur le gâteau, Georges Valence enfonce le clou et demande, en gros, pourquoi Iliad ne s'arrêterait pas un moment de faire des produits bon marché puisqu'il a la possibilité de faire monter les prix, et donc reverser des dividendes plus juteux à ses actionnaires. Après tous les Freenautes, on peut bien les saigner pour le bien de mon porte-feuille d'actions. Et si justement, Xavier Niels avait la volonté de conserver autant de part dans sa société pour éviter de se faire imposer des stratégies contraires à ses valeurs. Un peu comme celles défendues par Georges Valence ?

Bref, en ces temps difficiles, il me semble que Georges Valence aurait mieux fait de s'abstenir ; il incarne en trois questions le cynisme des investisseurs boursiers peu scrupuleux qui n'ont qu'une idée en tête : le profit à tout prix. On voit aujourd'hui ce que ça donne comme résultat.