Il y a des fois des rencontres impromptues. La dernière remonte à pas plus tard qu'hier soir, hall Pasteur, Gare Montparnasse. Je passe à la Boutique Relay (on ne dit plus Relais H, pas assez international) à la recherche de lecture pour tuer le temps. Et je tombe sur le bouquin de Frédéric Beigbeder 99 francs. Pour moins de 5 euros je repart armé de 299 pages, prêt à affronter entre une et deux heures de retard pour le train qui me ramène chez moi. Motif : suicide entre Angers et Nantes (on dit "accident de voyageur". La routine, quoi). Finalement, le train est mis à quai avec une poignée de minutes de retard seulement, les clients ne seront pas trop affectés par ce regrettable incident.
Je prends place à bord. Bonheur : la personne a côté de moi chlingue la vieille sueur qui n'a pas vu le savon depuis des jours. La dame d'en face laisse quand à elle transpirer son dégoût derrière sa tonne de maquillage Terracota, ses lunettes créateur et son tailleur prêt à porter qui la rend si unique, si mieux. A chercher qui est le plus puant mon cœur balance. J'ai la nausée.
Finalement, je mets à plus tard dans mon sac le magazine de secours en cas de prolongation ferroviaire et entame le paquet de madeleines que j'ai acheté pour pouvoir payer avec ma carte bancaire chez Relay. Non comptant de faire de sacrés marges, Relay n'accepte pas la CB à moins de 10 euros. Pousser à la consommation quand on est bloqué, quelle belle idée ! J'ouvre enfin mon bouquin, le contrôleur crache son texte dans le micro, les portes de ferment et le train commence, lentement mais sûrement à coulisser. J'entame ma lecture.
Je suis d'abord surpris par l'ouverture du livre qui en quelques pages présente l'antihéros qui va m'accompagner pour les prochaines heures. Il n'en manquait plus qu'un troisième. Et puis, mes yeux parcourent les lignes, mais mains caressent les pages, mon esprit échappe à la zone de confinement signée Lacroix. Au fil des mots et des chapitres je m'aperçois que cette échappée n'est finalement qu'une illusion. Certes mon esprit vagabonde entre consonnes et voyelles, mais mon esprit reste bien esclave de la société de consommation dans laquelle j'évolue. Je le savais déjà, c'est sûr, mais se le faire rappeler si brutalement n'a rien d'agréable. Je tente alors de remémorer toutes les annonces qui m'ont embrassées depuis ce matin dès que j'ai commencé à émerger. Pub sur le net entre deux infos 20 Minutes, pub en 4x3 près du parc à vélos, affiches dans le hall de gare, les souterrains, les quais, l'intérieur du train, les quais à nouveau, le hall, les couloirs du métro, et enfin les façades des immeubles des Champs Elysées. Et les mêmes dans l'autre il y a quelques heures de cela.
Les pages défilent et je ne peux que confirmer le constat du bouquin : je suis une salope qui, comme tout le monde, baise joyeusement avec les marques avec lesquelles les annonceurs me forcent à baiser. Pas le choix, à moins de faire comme Ulysse pour échapper aux sirènes. Finalement, le train arrive à l'heure, je respire à nouveau et regarde d'un œil différent les affiches que je croise. Ce soir il n'y aura pas de télé.
Aujourd'hui j'ai continué le bouquin. Ce soir, la page 142 n'attend plus que je la retrouve sous la couette pour reprendre le cours de cette passionnante lecture.
Lecture que je ne peux que vous encourager à lire. La boucle est bouclée.
PS : penser à retirer e-buzzing de mon espace personnel, clore mon compte et refuser les 10 euros promis. Tout travail, même pour le plus vieux métier du monde, mérite salaire.
